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La question russe

Ex-membre de la Spartacist Youth Club adhère à la TBI

La question russe

Nous publions ci-dessous comme appendice à un article sur le débat Mandel-Seymour [publié dans 1917, no 3 édition française] une lettre envoyée à la rédaction de Workers Vanguard, publication de la Spartacist League/U.S., par un jeune militant, ex-membre de son organisation de jeunesse, qui a depuis adhéré à la Tendance bolchévique internationale.

le 9 décembre 1994

A la rédaction de Workers Vanguard:

Camarades,

Ce qui suit était mon intervention prévue pour votre débat avec Ernest Mandel. Puisque je n’ai pas obtenu l’occasion de m’adresser à l’assemblée, je vous demande de l’imprimer avec votre réponse.

le vôtre,

Semeon G. (Samuel Trachtenberg)

La Spartacist League écrit dans un bulletin récent qu’elle a publié («La Yougoslavie, l’Europe de l’est et la Quatrième Internationale: L’évolution liquidationniste du pablisme» par Jan Norden) qu’un des précédents historiques qui a mené à la montée du révisionnisme d’Ernest Mandel était l’incapacité de la Quatrième Internationale de comprendre les transformations sociales d’après-guerre en Europe de l’est. Plus de trois ans après août 1991, cependant, la Spartacist League ne peut pas encore dire quand l’URSS a cessé d’exister comme un État ouvrier.

La Spartacist League écrit qu’Eltsine a mené «une consolidation fragmentaire d’un État capitaliste» (Workers Vanguard no 564). Dans la pratique ceci peut vouloir dire que la Russie était à 80% un État ouvrier et à 20% un État capitaliste, ou bien 40% un État ouvrier, 60% un État capitaliste, etc. Celui-ci est ridicule! Révolution et contre-révolution ne sont pas des processus fragmentaires. Dire qu’ils sont va à l’encontre des enseignements marxistes sur l’État. Seulement une classe peut tenir le pouvoir de l’État à un moment donné, soit la classe ouvrière soit la classe capitaliste. La Spartacist League a compris autrefois tout ceci: dans «La Genèse du pablisme» elle a écrit à propos de la théorie de révolution d’Ernest Mandel que «la révolution était implicitement redéfinie comme un processus métaphysique durable de façon continue et qui progresse inévitablement vers la victoire, plutôt qu’une confrontation tranchante et nécessairement limitée dans le temps sur la question du pouvoir de l’État, dont le résultat façonnera la période subséquente entière» (Spartacist, no 21, notre traduction).

Une autre révision du marxisme inhérente dans cette théorie est l’idée qu’on peut avoir, d’une façon quelconque, un gouvernement bourgeois sous un État ouvrier. Celui-ci est impossible! Dans les années 1960 Joseph Hansen et les pablistes ont dit que les pays comme l’Algérie avaient des gouvernements «ouvriers et fermiers aux sommets des États bourgeois, qui se transformeraient, ils ont suggéré, graduellement en dictatures proletariennes. Dans les années 1980 le Socialist Workers Party a utilisé cette expression pour décrire le Nicaragua. Jim Robertson, encore trotskyste en ce temps, a répondu correctement en écrivant «nous devons être clairs de ce que signifie le terme gouvernement ouvrier. Il n’est rien d’autre que la dictature du prolétariat» («Sur le Front Uni», Young Communist Bulletin no 3, notre traduction). La Spartacist League dit-elle maintenant que l’URSS sous Eltsine a été initialement un Etat ouvrier avec un gouvernement bourgeois, qui s’est transformée graduellement en un Etat bourgeois à un instant inconnu?

Si, comme dit la Spartacist League, le programme produit la théorie, quel programme a-t-il pu produire une telle théorie si antimarxiste et réactionnaire, ce que Trotsky aurait dénoncé comme du «réformisme à l’envers?» La réponse est qu’en août 1991, quand la contre-révolution a vraiment triomphé, la Spartacist League s’est abstenue de la lutte entre Eltsine et les putschistes staliniens, i.e., elle n’a pas soutenu militairement ni l’un ni l’autre. Leur théorie essaie de couvrir ceci en niant la signification de la victoire d’Eltsine, mais comme ils ont écrit eux-mêmes dans leur récent document de la conférence internationale, «Les événements d’août 1991 (« coup d’Etat » et « contrecoup d’Etat ») semblent avoir joué un rôle décisif quant à l’évolution en Union soviétique», ajoutant toutefois, «mais seuls des gens sous l’emprise de l’idéologie capitaliste et de ses prébendes pouvaient s’empresser de tirer cette conclusion à cette époque » (Le Bolchévik no 122, janvier-février, 1993). Ceci veut dire que la Spartacist League sait qu’elle a tort mais refuse seulement de l’admettre. Ce qui le rend donc difficile pour la Spartacist League d’admettre d’avoir tort est le fait qu’un de ses concurrents principaux dans le mouvement ouvrier, la Tendance bolchévique internationale, aient raison d’avoir soutenu le putsch stalinien dans la défense des gains d’octobre, reconnaît sa défaite comme la mort de l’Etat ouvrier soviétique. Trotsky a appelé la position de la Spartacist League «la politique du prestige». Toute l’organisation qui met le prestige de sa direction au-dessus de l’obligation de dire la vérité à la classe ouvrière a perdu son but révolutionnaire.

Quelle était la base pour cette erreur? Dans la brochure citée ci-haut sur la Yougoslavie et la Quatrième International, Jan Norden écrit correctement que, bien qu’il soit une tâche stratégique pour le mouvement trotskyste de défendre l’URSS, sa ligne stratégique était la révolution socialiste mondiale. L’idée que la ligne stratégique du mouvement trotskyste est la défense de l’URSS est une conception pabliste ou stalinienne. Cependant celui-ci est précisément la conception qu’avait la Spartacist League pendant une bonne partie des années 1980. De ceci ils ont tiré la conclusion, comme a été écrite dans un numéro récent de Spartacist Canada (no 100), qu’il y avait un «monde bipolaire—polarisé entre les pouvoirs impérialistes et le bloc soviétique». Cette polarisation, pourtant, était seulement une réflexion de la lutte de classe générale entre ouvriers et capitalistes, et ne l’a pas remplacée. Elle l’a faite pour la Spartacist League, pourtant, lorsqu’ils ont commencé à chercher la vertu révolutionnaire dans la bureaucratie stalinienne. Celui-ci a été démontré quand, par exemple, ils ont écrit un éloge pour Yuri Andropov, boucher de la révolution hongroise de 1956, déclarant, parmi autres choses flatteuses, qu’il n’a pas fait «de trahisons ouvertes pour le bénéfice d’impérialisme».(Workers Vanguard, no 348).

Bien que reconnaissant correctement la nature contradictoire de la bureaucratie stalinienne, et repoussant le point de vue qu’elle était contre-révolutionnaire de fond en comble, la Spartacist League aussi dans la pratique a repoussé l’analyse de Trotsky que la caste bureaucratique stalinienne était «en soi-même représentant de la tendance vers la restauration capitaliste» («Contre le Révisionnisme Pabliste», Education for Socialists Bulletin no 146, comme cité dans Norden «La Yougoslavie et la Quatrième Internationale»). La conception de la Spartacist League de la bureaucratie stalinienne était que cette dernière était communiste subjective avec un programme insuffisant. En vérité, pour la plupart des gens elles étaient une bande de carriéristes cynique qui ont défendu l’Union soviétique seulement pour défendre leurs privilèges, n’ayant aucune croyance de principe dans une société égalitaire, sans classes. La stratégie entière de la Spartacist League a été basée non pas sur la classe ouvrière, mais sur la fraction «Reiss» dans la bureaucratie stalinienne, qu’elle a pensé émergeraient spontanément. Donc en Allemagne de l’est elle a compté sur une section de la bureaucratie stalinienne pour mener une «révolution politique» non existante, relevant le slogan d’«unité avec SED». Quand, au lieu d’être un rempart de défensisme soviétique, les staliniens partout en Europe de l’est ont participé dans, ou ont capitulé sans mener une lutte à, la restauration capitaliste, la Spartacist League s’est sentie brûlée. Les actions staliniennes n’auraient pas dû venir comme une surprise aux marxistes authentiques; après tout, Trotsky lui-même a écrit qu’«une restauration bourgeoise devrait nettoyer probablement moins des gens de l’appareil d’État qu’un parti révolutionnaire» (cité dans«Comment l’Etat ouvrier sovietique a eté étranglé»). Quand, en août 1991, une section de la bureaucratie stalinienne s’est levée finalement dans la défense de ses privilèges, la Spartacist League s’est abstenue.

Dans le temps que j’étais dans la Spartacus Youth Club, les membres de la Spartacist League m’ont dit, en réponse à quelques-uns de mes arguments, que «la consolidation fragmentaire» de pouvoir de l’État n’a pas été censée être un pronostic historique, mais a décrit simplement ce qui s’est arrivé. On se rappelle de ces trotskystes dans les années 1950 qui avait une description théoriquement inexacte du stalinisme comme étant contre-révolutionnaire de fond en comble. Dans des circonstances historiques changeantes, ils se sont trouvés du mauvais côté de la guerre froide. Également, dans des circonstances historiques changeantes, l’erreur théorique de la Spartacist League peut la mener à commencer à parler à propos des «réformes structurelles», tout comme Ernest Mandel….

En dépit de ce que Michel Pablo, Joseph Hansen, Ernest Mandel ont dit, il n’y a pas de marxistes inconscientes. Si la crise de l’espèce humaine est la crise de sa direction révolutionnaire, alors la LCI ne peut pas être la base de cette direction. En tant qu’ancien membre de la Spartacus Youth League, j’affirme que je suis maintenant partisan de la Tendance bolchévique internationale.

Pour la Renaissance de la Quatrième Internationale,

Semeon G. (Samuel Trachtenberg)

Genèse du pablisme

Genèse du pablisme

[Cet article est traduit de Spartacist, édition anglaise, n° 21, automne 1972. Une première traduction était parue dans Spartacist édition française n° 4 en 1974.]

* * *

Le Socialist Workers Party (SWP) américain et les pablistes européens avaient pris des voies différentes vers le révisionnisme, et à une allure différente, mais ils avaient convergé dans une alliance inconfortable au début des années 1960, avec une « réunification » sans principes qui aujourd’hui s’écroule parce que le SWP a mené à terme sa transition du centrisme pabliste au réformisme pur et simple. Le « Secrétariat unifié » (SU) qui a émergé de la « réunification » de 1963 est au bord de la scission ; le « Comité international » « anti-révisionniste » s’est fracturé l’an dernier. L’effondrement des divers regroupements concurrents prétendant être la continuité de la Quatrième Internationale fournit l’occasion de reconstituer une authentique tendance trotskyste internationale. Et pour reconstruire la Quatrième Internationale, dans un processus de scissions et de fusions, il est essentiel de comprendre les caractéristiques et les causes du révisionnisme pabliste ainsi que celles de la réponse défectueuse des antipablistes qui se sont battus, quoique trop peu et trop tard, et sur leur terrain national, en abandonnant dans la pratique le mouvement mondial.

La Deuxième Guerre mondiale : les Etats-Unis et la France

Avant que la guerre ne commence, Trotsky et la Quatrième Internationale pensaient que le capitalisme en déclin et la montée du fascisme rendaient impossible le réformisme, et donc les illusions démocratiques bourgeoises parmi les masses. Mais ils ont dû se rendre compte de plus en plus que la révulsion que le fascisme et le danger d’occupation fasciste inspiraient à la classe ouvrière favorisait le social-chauvinisme et un regain de confiance dans la bourgeoisie « démocratique » parmi les masses ouvrières dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. Les sections de la Quatrième Internationale confrontées à cette contradiction ont été déchirées par les fortes pressions de l’arriération nationaliste et des illusions démocratiques de la classe ouvrière ; certaines ont adopté une attitude sectaire ; d’autres ont capitulé au social-patriotisme qui sévissait parmi les masses. Le SWP a pendant une courte période adopté la « politique militaire prolétarienne » qui appelait à l’entraînement militaire sous contrôle syndical, ce qui se basait implicitement sur l’idée utopique que les ouvriers américains pouvaient se battre contre le fascisme allemand sans qu’il y ait d’Etat ouvrier aux Etats-Unis, en « contrôlant » l’armée impérialiste US. Le trotskyste britannique Ted Grant est même allé plus loin : dans un discours, en parlant des forces armées de l’impérialisme britannique, il est allé jusqu’à dire : « Notre huitième armée ». L’IKD allemand est carrément retourné au menchévisme avec la théorie que le fascisme avait créé la nécessité d’une « étape intermédiaire, essentiellement l’équivalent d’une révolution démocratique » (« Trois thèses », 19 octobre 1941).

Le mouvement trotskyste français, qui s’était brisé en morceaux au cours de la guerre, donnait le meilleur exemple de contradiction. L’un de ces morceaux avait subordonné la mobilisation de la classe ouvrière aux appétits politiques de l’aile gaulliste de la bourgeoisie impérialiste ; un autre des groupes avait renoncé à toute lutte au sein du mouvement de résistance en faveur d’un travail exclusivement dans les usines et, comme il ne se rendait pas compte que le niveau de conscience existant dans la classe ouvrière était réformiste, il avait essayé de prendre les usines au moment de la « libération » de Paris alors que les masses laborieuses étaient dans la rue. Le document de la conférence européenne de février 1944 qui servit de base à une fusion entre les deux groupes français qui constituèrent le Parti communiste internationaliste (PCI) caractérisait ainsi les deux groupes :

« Au lieu de distinguer entre le nationalisme de la bourgeoisie vaincue, qui reste une expression de ses préoccupations impérialistes, et le “nationalisme” des masses, qui n’est qu’une expression réactionnaire de leur résistance contre l’exploitation de l’impérialisme occupant, la direction du POI considéra comme progressiste la lutte de sa propre bourgeoisie. […]

« [Le] CCI, sous prétexte de garder intact le patrimoine internationaliste du marxisme-léninisme, se refusa obstinément à distinguer le nationalisme de la bourgeoisie du mouvement de résistance des masses. »

  1. L’ISOLATIONNISME DU SWP

Le mouvement trotskyste européen et celui des Etats-Unis ont de prime abord eu des réactions distinctes aux différents problèmes et tâches qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale. L’internationalisme précaire du SWP américain, entretenu par une étroite collaboration avec Trotsky lorsqu’il était en exil au Mexique, n’a pas survécu à son assassinat en 1940, au tout début de la guerre. Les trotskystes américains se sont retirés dans un isolement qui ne leur était pas réellement imposé lorsque les sections européennes se sont désintégrées du fait du triomphe du fascisme et de la clandestinité.

En prévision des difficultés à coordonner l’internationale pendant la guerre, un Comité exécutif international (CEI) avait été mis en place à New York. Mais il semble que tout ce qu’il ait jamais fait c’est de convoquer une « conférence d’urgence » de l’internationale qui eut lieu du 19 au 26 mai 1940 « quelque part dans l’hémisphère nord », à l’initiative des sections américaine, mexicaine et canadienne. Cette « conférence d’urgence », à laquelle moins de la moitié des sections assistaient, avait été convoquée pour s’occuper des ramifications internationales de la scission shachtmaniste dans la section américaine, qui avait eu pour conséquence que la majorité du CEI résidant à New York était partie avec lui. La conférence s’était solidarisée avec le SWP dans la bataille fractionnelle et avait réaffirmé son statut en tant que seule section américaine de la Quatrième Internationale. La conférence a aussi adopté un « Manifeste de la Quatrième Internationale sur la guerre impérialiste et la révolution prolétarienne mondiale » écrit par Trotsky. Mais après la mort de Trotsky le CEI résidant à New York bascula dans l’oubli.

Avec le recul, il est clair que la section américaine de la Quatrième Internationale aurait dû prendre l’initiative d’organiser un secrétariat clandestin dans un pays neutre en Europe, avec des cadres qualifiés du SWP et des militants en exil des autres sections, pour centraliser et superviser directement le travail des trotskystes dans les pays occupés par les fascistes. Mais pendant la guerre, le SWP s’est contenté de limiter ses activités internationales à la publication des lettres et documents fractionnels des trotskystes européens dans ses bulletins internes. Le passage de la loi Voorhis en 1941, interdisant aux groupes américains de s’affilier à des organisations politiques internationales – loi qui n’a jamais été mise en application à ce jour – a aussi fourni une excuse au SWP pour minimiser ses responsabilités internationales.

Il y avait une perspective internationale dans le travail du SWP pendant la guerre. Les dockers du SWP ont profité du fait que les cargos de Vladivostok mouillaient dans les ports de la côte ouest des Etats-Unis pour distribuer clandestinement la « Lettre aux ouvriers d’URSS » en russe aux marins soviétiques. Le SWP a aussi concentré ses camarades travaillant dans la marine marchande sur les cargos allant à Mourmansk, jusqu’à ce que le nombre de militants qui se faisaient tuer devienne si important que le parti dut abandonner cette concentration. (C’est à cause de ces activités que le GPU reçut l’ordre d’activer le réseau d’espionnage antitrotskyste de Soblen. Des années plus tard, des témoignages révélèrent que le téléphone de Cannon avait été placé sur écoute par le GPU et que le directeur commercial du magazine du SWP Fourth International, un certain « Michael Cort », était un des agents du GPU.) Mais maintenir et diriger la Quatrième Internationale faisait partie des responsabilités internationalistes du SWP, et cela aurait dû être une priorité aussi urgente que le travail que le SWP entreprenait de lui-même.

La direction du SWP est sortie de la guerre essentiellement intacte, mais renforcée dans son insularité et mal équipée sur le plan théorique pour faire face à la situation d’après-guerre.

Dans les dernières années de la guerre et immédiatement après, le SWP avait remporté certains succès impressionnants ; il avait implanté ses cadres dans l’industrie au moment du boom économique, et il avait recruté une nouvelle couche de militants ouvriers attirés par le trotskysme parce qu’ils étaient contre la politique de social-patriotisme et de paix entre les classes du Parti communiste (PC).

Optimisme et orthodoxie

Le SWP est donc entré dans la période d’après-guerre avec un optimisme enthousiaste quant à la perspective d’une révolution prolétarienne. La convention du SWP en 1946 et sa résolution « La révolution américaine qui vient » projetaient une suite de succès sans fin pour le SWP. A la convention, la perspective isolationniste du parti était évidente. On y reconnaissait que les crises et les révolutions avaient nécessairement un caractère international, mais pas que le parti d’avant-garde avait par conséquent aussi un caractère international. En fait, la résolution excusait l’arriération politique de la classe ouvrière américaine tout en se félicitant de sa combativité ; elle présentait le syllogisme suivant : les batailles décisives de la révolution mondiale auront lieu dans les pays avancés où les moyens de production sont très développés et où le prolétariat est puissant – surtout aux Etats-Unis. Il suffit donc de bâtir la révolution américaine et le capitalisme mondial sera renversé. Le SWP, sous la coupe d’un profond impressionnisme, voyait le monde à travers les yeux du capitalisme américain, qui était devenu indiscutablement la puissance capitaliste mondiale dominante au sortir de la guerre.

La stabilisation du capitalisme européen après la guerre, l’émergence des partis staliniens en tant que partis ouvriers réformistes dominants en Europe, l’expansion du stalinisme en Europe de l’Est (qui en apparence contredisait l’analyse trotskyste selon laquelle le stalinisme ne pouvait que trahir), la destruction du capitalisme par des formations nationalistes staliniennes basées sur la paysannerie en Yougoslavie et en Chine, tous ces développements posaient de nouveaux problèmes théoriques au mouvement trotskyste auxquels ne pouvait pas faire face le SWP, que la scission petite-bourgeoise de Shachtman avait privé d’une couche d’intellectuels doués et qui s’était trouvé privé peu après des conseils de Trotsky. La réaction immédiate du SWP fut de se retrancher dans une « orthodoxie » stérile, dépourvue de tout contenu théorique, ce qui ne faisait que renforcer encore son isolement.

Une nouvelle vague de luttes de classe spontanées a eu lieu dans les années cinquante en Europe de l’Ouest et de l’Est, mais pour le SWP c’était le début de la chasse aux sorcières de la guerre froide : les poursuites contre le PC et ses anciens militants au nom du Smith Act ; l’étouffement de tous les aspects de la vie sociale et intellectuelle ; la purge impitoyable des « rouges » et des militants combatifs dans le mouvement syndical, coupant des liens que le SWP avait mis des années à tisser avec le mouvement ouvrier ; le départ de toute une couche d’ouvriers recrutés au SWP à la fin des années 1940. La pression poussant à devenir simplement une section s’enthousiasmant sur les luttes en Europe et dans les colonies était forte, mais le SWP s’en tint à son engagement verbal orthodoxe à faire la révolution aux Etats-Unis.

  1. RUPTURE DE CONTINUITE EN EUROPE

Le mouvement trotskyste européen était vulnérable au révisionnisme à la fois à cause des carences historiques des organisations européennes et parce que sa continuité avait été complètement brisée dans la période qui venait de s’écouler. Lorsque Trotsky, en 1934, se lança dans la lutte pour fonder la Quatrième Internationale, la classe ouvrière européenne, confrontée au choix décisif entre le socialisme et la barbarie, n’avait pas de direction communiste. La tâche était claire pour la Quatrième Internationale : mobiliser la classe ouvrière contre la menace fasciste et la guerre ; rassembler les cadres pour construire un parti révolutionnaire mondial qui soit pour l’internationalisme prolétarien face à la guerre impérialiste qui approchait et contre la capitulation social-chauvine de la Deuxième et de la Troisième Internationales. Mais Trotsky avait fait remarquer combien il était difficile pour l’avant-garde consciente d’aller de l’avant dans une période de défaite écrasante pour la classe ouvrière et quelle « terrible disproportion » il y avait «entre les tâches et les moyens » (« Contre le courant », avril 1939). La section française était l’exemple par excellence de la faiblesse du mouvement européen. Trotsky l’avait critiquée à plusieurs reprises et sa déviation ouvriériste petite-bourgeoise et son dilettantisme avaient fait l’objet d’une résolution à la conférence de fondation de la Quatrième Internationale en 1938.

La Quatrième Internationale s’était embarquée dans la bataille décisive contre le fascisme et la guerre et elle avait perdu. Pendant la guerre et l’occupation nazie, même les rudiments de coordination internationale, et même nationale, avaient été détruits. L’internationale s’était désintégrée en petits groupes de militants poursuivant des politiques improvisées : certaines opportunistes, d’autres héroïques. Les 65 camarades français et allemands qui furent fusillés par la Gestapo en juillet 1943, à cause de leur fraternisation défaitiste révolutionnaire et parce qu’ils avaient créé une cellule trotskyste dans l’armée allemande, sont un témoignage du courage internationaliste d’un mouvement révolutionnaire faible qui se bat contre des difficultés insurmontables.

La décimation des cadres trotskystes

En août 1943 on tenta de rétablir des rudiments d’organisation en Europe. Dans le secrétariat européen qui avait été mis en place à cette réunion en Belgique, il y avait exactement un membre de la direction d’avant-guerre qui avait survécu, et c’est en grande partie à cause de l’absence de cadres expérimentés que Michel Pablo (Raptis), organisateur clandestin très doué, mais pas réputé pour ses capacités en tant que dirigeant politique ou théoricien, se retrouva à la tête de l’internationale. Lorsqu’en juin 1945 un comité exécutif européen se réunit pour préparer la tenue d’un congrès mondial, les dirigeants expérimentés et les jeunes trotskystes les plus prometteurs (A. Léon, L. Lesoil, W. Held) avaient été assassinés par les nazis ou la GPU. La continuité du trotskysme en Europe avait été brisée. Ce processus tragique se reproduisit ailleurs avec l’emprisonnement et finalement l’exécution de Ta Thu Thau et des trotskystes vietnamiens, la disparition presque totale des trotskystes chinois, et la liquidation des trotskystes russes qui restaient (y compris, en plus de Trotsky, Ignace Reiss, Rudolf Klement et Léon Sedov). Apparemment les Européens manquaient tellement de cadres expérimentés que Pierre Frank put devenir un des dirigeants de la section française d’après-guerre, lui qui avait été un des dirigeants du groupe Molinier que Trotsky avait dénoncé et qualifié de «centristes démoralisés » en 1935, et qui avait été exclu en 1938 parce qu’il refusait de rompre avec la social-démocratie après l’entrisme dans le Parti socialiste.

A ce moment crucial, l’intervention et la direction d’un parti trotskyste américain vraiment internationaliste aurait pu faire une grande différence. Mais le SWP, qui aurait dû prendre la direction de l’internationale dès le début de la guerre, était plongé dans ses propres préoccupations nationales. Plus tard, Cannon fit remarquer que la direction du SWP avait délibérément construit l’autorité de Pablo, allant « jusqu’à mettre en sourdine beaucoup de nos divergences» (juin 1953). C’était précisément le contraire qu’aurait dû faire le SWP qui, quels que soient ses défauts, était l’organisation trotskyste la plus forte et la plus expérimentée.

III. REAFFIRMATION DE L’ORTHODOXIE

Ce que les trotskystes auraient dû faire au sortir de la guerre, c’était réorienter leurs cadres et réévaluer la situation de l’avant-garde et de la classe ouvrière en fonction des projections qui avaient été faites. Les trotskystes s’attendaient à ce que les fragiles régimes capitalistes d’Europe de l’Ouest chancellent et qu’une violente lutte de classes reprenne dans toute l’Europe, et en particulier en Allemagne, où l’effondrement du pouvoir nazi avait laissé un vide ; et leurs prévisions s’étaient accomplies. Mais les réformistes, en particulier les partis staliniens, avaient à nouveau montré leur capacité de contenir les soulèvements ouvriers spontanés. Le contrôle de la classe ouvrière française qui était aux mains de la CGT passa de la social-démocratie (SFIO), qui dominait la CGT avant la guerre, aux staliniens. Et donc, malgré l’esprit révolutionnaire manifeste de la classe ouvrière européenne et malgré les grandes vagues de grèves dans toute l’Europe de l’Ouest, particulièrement en France, en Belgique, en Grèce et en Italie, le prolétariat ne prit pas le pouvoir et l’appareil stalinien se trouva renforcé et consolidé.

La réaction de la Quatrième Internationale fut de retomber dans l’orthodoxie stérile et de refuser obstinément de croire que ces luttes avaient été vaincues dans l’immédiat :

« Dans ces conditions, les défaites partielles […], les périodes intermédiaires de reflux […] ne démoralisent pas définitivement le prolétariat ; […] l’incapacité de la bourgeoisie à rétablir un régime politique et économique tant soit peu stable, lui offrent chaque fois de nouvelles chances de passer à des stades plus élevés de la lutte. […]

« le gonflement des rangs des organisations traditionnelles en Europe, et en premier lieu des partis staliniens, […] a déjà atteint presque partout son point culminant. La phase de la dépression commence. »

– Comité exécutif européen, avril 1946

Les opportunistes de droite dans le mouvement trotskyste (l’IKD allemand, la fraction Goldman-Morrow du SWP) avaient raison lorsqu’ils critiquaient l’optimisme excessif d’une telle analyse et qu’ils observaient que les directions réformistes traditionnelles de la classe ouvrière sont toujours les premières à bénéficier d’un regain de militantisme et de luttes. Mais pour eux, la « solution » était de limiter le programme trotskyste aux revendications démocratiques bourgeoises, et à des mesures comme le soutien critique à la Constitution française bourgeoise d’après-guerre. S’attendant à ce que les travailleurs se regroupent plus ou moins spontanément sous la bannière trotskyste, la majorité rejeta sans hésitation leur proposition d’entrisme dans les partis réformistes européens. Cette attitude pavait la voie à un revirement total sur la question de l’entrisme quand il devint impossible d’ignorer l’influence des réformistes – comme ils l’avaient fait implicitement.

Les perspectives de la Quatrième Internationale dans l’immédiat après-guerre sont résumées dans un article d’Ernest Germain (Mandel) : « La première phase de la révolution européenne » (Fourth International, août 1946). Le titre est déjà une indication de sa façon de voir : « la révolution » était implicitement redéfinie comme un processus métaphysique durant continuellement et progressant inévitablement vers la victoire, plutôt que comme une confrontation très dure, et nécessairement limitée dans le temps, sur la question du pouvoir d’Etat, et dont le résultat déterminerait toute la période ultérieure.

Stalinophobie

La capitulation pabliste devant le stalinisme qui allait se produire plus tard fut préparée par des exagérations impressionnistes de son opposé : la stalinophobie. En novembre 1947, le Secrétariat international de Pablo écrivait que l’union soviétique était devenue :

« Un Etat ouvrier dégénéré à tel point que toutes les manifestations progressistes qui restaient des conquêtes d’Octobre sont de plus en plus neutralisées par les effets désastreux de la dictature stalinienne.

« Ce qui subsiste des conquêtes d’Octobre diminue toujours davantage en valeur comme moteur d’un développement socialiste.

« […] nous ne demandons pas l’expropriation de la bourgeoisie […] aux forces occupantes russes ou aux gouvernements stalinisants, entièrement réactionnaires. »

Dans le SWP, il circulait une rumeur selon laquelle Cannon flirtait avec l’idée que l’Union soviétique était devenue un Etat ouvrier totalement dégénéré, c’est-à-dire un régime « capitaliste d’Etat », position que Natalia Trotsky adopta peu après.

Sur la question de l’expansion du stalinisme en Europe de l’Est, la Quatrième Internationale était unanime sur la base d’une orthodoxie singulièrement simpliste. Il y eut une discussion poussée sur « Le Kremlin en Europe de l’Est » (Fourth International, novembre 1946) de E.R. Frank (Bert Cochran) qui avait un ton très antistalinien et tendait à accréditer l’idée que les pays occupés par l’Armée rouge seraient délibérément maintenus en tant qu’Etats capitalistes. Germain, dans une polémique contre Shachtman en date du 15 novembre 1946, était encore plus catégorique : la théorie qu’un « Etat ouvrier dégénéré pouvait être instauré dans un pays où il n’y avait pas eu de révolution prolétarienne auparavant » était tout simplement qualifiée d’« absurde ». Et Germain de s’interroger avec ironie : « Est-ce que Shachtman pense réellement que la bureaucratie stalinienne a réussi à renverser le capitalisme dans la moitié de notre continent ? » (Fourth International, février 1947)

La méthode ici est la même que celle qu’utilisera plus tard – avec plus de cynisme – le « Comité international » sur la question de Cuba (vous êtes perplexe ? alors niez la réalité !), avec la différence que le caractère de classe de l’Europe de l’Est était plus difficile à comprendre, étant donné que les institutions économiques étaient capitalistes, mais que le pouvoir d’Etat se trouvait entre les mains des armées d’occupation d’un Etat ouvrier dégénéré. Les empiristes et les renégats n’éprouvèrent bien entendu aucune difficulté à caractériser la nature de classe des Etats d’Europe de l’Est :

« Chacun sait que dans les pays où les staliniens ont pris le pouvoir, ils se sont appliqués, plus ou moins vite, à y établir exactement le même régime économique, politique et social que celui qui existe en Russie. Chacun sait que la bourgeoisie a été ou est sur le point d’être expropriée, privée de tout son pouvoir économique, et même souvent privée de toute existence mortelle […]. Chacun sait que les restes de capitalisme qui existent encore dans ces pays ne seront même plus des restes demain, et que la tendance générale est d’établir un système social identique à celui de la Russie stalinienne. »

– Max Shachtman, « Le congrès de la Quatrième Internationale », octobre 1948, New International

Malgré le ridicule de cette situation, humiliante pour eux, les trotskystes orthodoxes étaient coincés dans leurs analyses, parce qu’ils étaient incapables d’avancer une théorie qui puisse expliquer les transformations en Europe de l’Est sans arriver à des conclusions non révolutionnaires.

Germain sut au moins poser clairement le dilemme théorique (ce qui était typique de lui à l’époque) : la conception trotskyste du stalinisme était-elle correcte si le stalinisme se montrait capable dans certaines circonstances d’accomplir une espèce de transformation sociale anticapitaliste ? En s’en tenant étroitement à l’orthodoxie, les trotskystes perdaient le sens réel de la théorie, et supprimaient un aspect de l’analyse dialectique qu’avait faite Trotsky du stalinisme : que c’était une caste parasitaire et contre-révolutionnaire reposant sur les acquis de la révolution d’Octobre, sorte d’intermédiaire traître entre le prolétariat russe victorieux et l’impérialisme mondial. Comme ils avaient réduit le matérialisme dialectique à un dogme statique, leur égarement fut complet quand ils eurent à répondre par l’affirmative à la question de Germain. C’est ce qui ouvrit la voie au révisionnisme pabliste, qui sauta à pieds joints dans le néant théorique.

La Quatrième Internationale flirte avec Tito

C’est pratiquement sans exception que les membres de la Quatrième Internationale furent désorientés par la Révolution yougoslave. Après quelque 20 années de monolithisme stalinien, les trotskystes n’avaient peut-être guère envie d’examiner scrupuleusement le PC yougoslave anti-Staline. On qualifiait les titistes yougoslaves de « camarades » et de « centristes de gauche », et la Yougoslavie était soi-disant un « Etat ouvrier établi par une révolution prolétarienne ». Dans une de ses « Lettres ouvertes » à Tito, le SWP écrivait : « La confiance des masses en lui[“votre parti”] va s’accroître énormément et il deviendra vraiment l’expression collective des intérêts et des désirs du prolétariat de son pays ». La Révolution yougoslave posait un problème nouveau (que les expériences chinoise, cubaine et vietnamienne allaient à nouveau poser plus tard) : à la différence de l’Europe de l’Est, où les transformations sociales étaient opérées par les armées d’un Etat ouvrier dégénéré étranger, la Révolution yougoslave était clairement une révolution sociale autochtone qui, sans l’intervention de la classe ouvrière ni la direction d’un parti trotskyste, réussit à établir un Etat ouvrier (déformé). En qualifiant cette révolution de « prolétarienne » et les titistes de « centristes de gauche », la Quatrième Internationale évitait le problème théorique. (Le SWP a évité la question chinoise en refusant jusqu’en 1955 de caractériser sans ambiguïté le régime maoïste d’Etat ouvrier déformé. En 1954, deux articles de la tendance Phillips, caractérisant encore la Chine de capitaliste d’Etat, furent publiés dans Fourth International, la revue du SWP.)

Une fois encore on s’en tenait à l’orthodoxie, mais dépouillée de son contenu. La tendance, contenue jusqu’à ce que Pablo lui donne consistance, était de penser que le fait qu’il était possible pour des forces non prolétariennes et non trotskystes d’accomplir toutes sortes de renversements sociaux enlevait à la Quatrième Internationale sa raison d’être. On ne faisait plus la distinction qualitative qu’il faut faire entre un Etat ouvrier et un Etat ouvrier déformé ; cette distinction se fait dans le sang, car il faut une révolution politique qui ouvre la voie au développement socialiste et à l’extension de la révolution aux autres pays.

  1. LE PABLISME L’EMPORTE

Les cadres de la Quatrième Internationale d’après-guerre, inexpérimentés, théoriquement désarmés, numériquement faibles, socialement isolés, étaient une proie facile pour l’impatience et la désorientation dans une situation où il y avait des soulèvements pré-révolutionnaires répétés, sur lesquels ils ne pouvaient exercer aucune influence. Au début de l’année 1951, on vit poindre un nouveau révisionnisme, le pablisme. Il répondait à une situation objective frustrante en fournissant un ersatz de solution au fait que la Quatrième Internationale était isolée des mouvements de la classe ouvrière. Le pablisme était la généralisation de cette impulsion, incarnée en doctrine révisionniste et offrant des réponses impressionnistes qui paraissaient plus cohérentes que l’orthodoxie unilatérale de la Quatrième Internationale de l’immédiat après-guerre.

Il est important de ne pas confondre l’état de faiblesse organisationnelle, le manque d’implantation dans le prolétariat, l’incapacité théorique et la désorientation, qui étaient des conditions préalables à la dégénérescence révisionniste de la Quatrième Internationale, avec la consolidation et la victoire de ce révisionnisme. En dépit de graves erreurs politiques, la Quatrième Internationale de la période de l’immédiat après-guerre était encore révolutionnaire. Le SWP et l’internationale s’accrochaient à une orthodoxie stérile comme à un talisman, pour se garder de tirer des conclusions non révolutionnaires des événements mondiaux qu’ils ne pouvaient plus comprendre. L’histoire a pourtant démontré qu’à certains moments critiques les marxistes révolutionnaires ont pu dépasser une théorie inadéquate : ainsi avant avril 1917, Lénine n’était pas équipé théoriquement pour organiser une révolution prolétarienne dans un pays arriéré comme la Russie ; Trotsky, jusqu’en 1933, avait assimilé le Thermidor russe à un retour au capitalisme. Mais le pablisme était plus qu’une théorie symétrique fausse, plus qu’une réaction impressionniste excessive contre l’orthodoxie : c’était en fait la justification théorique d’une impulsion non révolutionnaire, basée sur l’abandon de la perspective de construire une avant-garde prolétarienne dans les pays avancés ou colonisés.

En janvier 1951, Pablo s’aventura dans le domaine de la théorie avec un document intitulé « Où allons-nous ? » Bien que mêlée à des paragraphes entiers de délire et de grandiloquence absurde, toute la structure révisionniste émerge :

« le rapport des forces international […] ne tendait pas vers l’équilibre prolongé, mais évoluait au désavantage grandissant de l’impérialisme.

« une époque de transition entre le capitalisme et le socialisme. […]

« cette transformation occupera probablement une période historique entière de quelques siècles et qui sera remplie entre-temps par des formes et des régimes transitoires entre le capitalisme et le socialisme, nécessairement éloignés des formes “pures” et des normes. […]

« le processus objectif est en dernière analyse le seul déterminant primant tous les obstacles d’ordre subjectif. […]

« les partis communistes gardent la possibilité, dans certaines circonstances, d’esquisser une orientation révolutionnaire. »

Pablo donne la primauté au « processus objectif » en tant que « seul facteur déterminant », déniant ainsi toute importance au facteur subjectif (la conscience et l’organisation du parti d’avant-garde). Il parle de « nombreux siècles » de « transition » (les adversaires de Pablo diront « des siècles d’Etats ouvriers déformés »). Et il suggère que la direction révolutionnaire pourrait bien être assumée par les partis staliniens plutôt que par la Quatrième Internationale. Toute la structure analytique du révisionnisme pabliste est là.

Dans un autre document, « La guerre qui vient », Pablo avance sa politique « d’entrisme sui generis » :

« Afin de s’intégrer dans le réel mouvement des masses, de travailler et de rester par exemple dans les syndicats de masse, les “ruses” et les “capitulations” sont non seulement admises mais nécessaires. »

Les trotskystes étaient essentiellement censés abandonner une perspective d’entrisme à court terme, dont l’objectif avait toujours été de scissionner les organisations de la classe ouvrière sur la base d’un programme solide ; c’était une tactique de construction du parti trotskyste. La nouvelle politique entriste découlait directement de l’analyse de Pablo. Puisque le soi-disant renversement dans les rapports de forces mondiaux en faveur de la révolution obligerait les partis staliniens à jouer un rôle révolutionnaire, il était donc logique que les trotskystes deviennent une composante de ces partis, poursuivant essentiellement une politique de pression sur l’appareil stalinien.

Tout cela aurait dû sonner l’alarme dans la tête des cadres trotskystes internationaux. Après tout Pablo était le dirigeant du « Secrétariat international » (SI), organisme politique permanent de la Quatrième Internationale ! Mais il n’y eut pas le moindre signe d’alarme, et encore moins de fraction anti-révisionniste internationale. Un long document d’Ernest Germain (« Dix thèses »), et peut-être quelques grognements sourds, obligèrent Pablo à faire un pas en direction de l’orthodoxie sur la question de la « période de transition », mais aucun autre document ne fut écrit contre l’attaque la plus évidente qui eût jamais été conduite contre le programme du trotskysme.

Germain résiste

En mars 1951, Germain publia ses « Dix thèses ». C’était une attaque voilée visant « Où allons-nous ? » mais il ne désignait pas nommément Pablo ou son document. Germain réaffirmait l’usage marxiste du concept de « période transitoire », qui est la période entre la victoire de la révolution (la dictature du prolétariat) et la réalisation du socialisme (l’avènement de la société sans classe). Sans mentionner explicitement la position de Pablo, il écrivait : «Pas plus que la bourgeoisie, elle [la bureaucratie soviétique] ne survivra à une guerre qui se transformera en essor mondial de la révolution. » Germain insistait sur le caractère bonapartiste contradictoire du stalinisme, qui se base sur des formes de propriété prolétariennes tout en protégeant la position privilégiée de la bureaucratie contre les travailleurs. Il mettait aussi l’accent sur la double nature des partis communistes de masse hors de l’URSS, qui d’un côté sont déterminés par leur base prolétarienne tout en étant de l’autre côté subordonnés aux bureaucraties staliniennes au pouvoir.

Germain s’efforçait de fournir une réponse orthodoxe à la proposition pabliste selon laquelle la destruction du capitalisme en Europe de l’Est, en Chine, en Yougoslavie, accomplie sans direction trotskyste, rendait la Quatrième Internationale superflue. Mais, encore une fois, il ne mentionnait pas les positions qu’il attaquait ; on aurait cru que les « Dix thèses » tombaient tout simplement du ciel et que ce n’était qu’un exercice théorique intéressant, et non la réaction à l’apparition d’un courant révisionniste qui s’opposait au sens de la pensée de Germain. Insistant sur le fait qu’une nouvelle poussée révolutionnaire mondiale ne stabiliserait pas le stalinisme mais représentait au contraire un danger mortel pour lui, il écrivait :

« c’est parce que la nouvelle montée révolutionnaire contient en germe la destruction des partis staliniens en tant que tels, que nous devons aujourd’hui être plus proches des ouvriers communistes. Ce n’est là qu’une phase de notre tâche fondamentale : construire de nouveaux partis révolutionnaires […] [souligné par nous].

« Etre “plus près de l’ouvrier stalinien” signifie donc en même temps affirmer plus que jamais, face à la politique stalinienne qui le mène dans l’impasse, notre programme et notre politique trotskystes. »

Les « Dix thèses » montraient qu’aucune des tendances du mouvement trotskyste n’était encore capable de saisir la nature des transformations sociales qui s’étaient déroulées en Europe de l’Est. (Toutefois, l’analyse que faisait la majorité du RCP britannique de Haston-Grant, et que le groupe Vern-Ryan du SWP à Los Angeles avait empruntée, était le commencement de la sagesse – mais seulement le commencement – car cette analyse reconnaissait que dans la période de l’immédiat après-guerre, il n’était pas suffisant d’examiner les formes de propriété, puisque le pouvoir d’Etat en Europe de l’Est c’était l’Armée rouge, armée d’occupation étrangère.) En 1951 Germain considérait encore comme inachevé le processus « d’assimilation structurelle » (!), et prédisait que les armées des Etats d’Europe de l’Est seraient intégrées à l’armée soviétique, autrement dit que l’Europe de l’Est serait tout bonnement incorporée dans l’Union soviétique. Germain reconnaissait certes que la transformation en Europe de l’Est avait détruit le capitalisme, mais qu’en même temps, même avec la victoire, la bureaucratie représentait un obstacle décisif au développement socialiste : il insistait sur le fait que l’expansion du mode de production non capitaliste de l’URSS « est infiniment moins importante que la destruction du mouvement ouvrier vivant qui l’a précédée ».

En ce qui concerne la Chine et surtout la Yougoslavie, aucun obstacle de cette sorte ne fut soulevé. Les trotskystes étaient incapables de dissocier le phénomène du stalinisme de la personne de Staline ; la rupture des titistes avec le Kremlin les empêchait de voir que la Yougoslavie allait nécessairement poursuivre des politiques intérieure et extérieure qualitativement identiques, et qu’elle sauvegarderait les intérêts de son propre régime bureaucratique national face à la classe ouvrière. Réticent à admettre que des forces staliniennes à la tête des masses paysannes puissent jamais accomplir une révolution anticapitaliste, Germain, dans ses « Dix thèses », qualifiait les événements de Chine et de Yougoslavie de « révolutions prolétariennes » et affirmait également que « Ces partis cessent, dans ces conditions, d’être des partis staliniens au sens classique du mot. »

Alors que Pablo considérait ces événements comme un nouveau modèle révolutionnaire invalidant les formes et les normes « pures » (autrement dit, la Révolution russe), Germain, toujours sans mentionner Pablo, affirmait qu’ils n’étaient que le résultat de circonstances exceptionnelles qui ne pouvaient en aucun cas être valables pour les pays industriels avancés. Il soulignait le contraste entre « Le front unique de fait qui existe aujourd’hui entre les révolutions coloniales en Asie et la bureaucratie soviétique, et dont la menace commune par l’impérialisme est l’origine objective » et les possibilités en Europe. Il était d’accord avec la prédiction d’une troisième guerre mondiale imminente entre « le front unique impérialiste d’une part, et l’URSS, le “glacis” et les révolutions coloniales, de l’autre », mais plutôt que d’en saluer l’approche, il la qualifiait de guerre contre-révolutionnaire.

Le fond de l’argument de Germain était le suivant :

« Ce qui importe avant tout dans la période actuelle, c’est de donner au prolétariat une direction mondiale capable de coordonner ses forces et d’arriver à la victoire mondiale du communisme. La bureaucratie stalinienne, obligée de se retourner avec une fureur aveugle contre la première révolution prolétarienne victorieuse en dehors de l’URSS [la Yougoslavie !], est socialement incapable d’accomplir pareille tâche. C’est là la mission historique de notre mouvement. […] La justification historique de notre mouvement […] réside dans l’incapacité du stalinisme à renverser le capitalisme mondial, incapacité qui a ses origines dans la nature sociale de la bureaucratie soviétique. »

Après coup, avec l’expérience des 20 dernières années, il est facile de voir que les « Dix thèses » sont défectueuses dans leurs analyses et leurs prédictions : la nature contre-révolutionnaire du stalinisme s’est très clairement manifestée en Hongrie en 1956 ; il y a eu la Révolution cubaine de 1960, au cours de laquelle le nationalisme petit-bourgeois, à la tête d’une guérilla paysanne, renversa le capitalisme pour finalement fusionner avec l’appareil stalinien, intérieurement comme internationalement. La politique du PC chinois au pouvoir est solidement nationaliste et stalinienne. Mais ce qui est plus important, c’est le ton délibérément non polémique du document, qui laisse présager que Germain allait refuser de se ranger du côté des antipablistes. Germain défendait le trotskysme au niveau théorique, mais, sans détermination à lutter pour une ligne correcte dans la Quatrième Internationale, cela ne signifiait pas grand-chose. Ce n’était que du pablisme, à une différence près : la négation du facteur subjectif dans le processus révolutionnaire.

Le Troisième Congrès mondial

Le Troisième Congrès mondial de la Quatrième Internationale se tint en août-septembre 1951. Le rapport politique principal s’efforçait de faire une distinction entre les partis communistes et les « partis réformistes » sur la base que seuls les premiers étaient contradictoires, et que sous la pression d’une forte poussée des masses, les partis communistes pourraient devenir des partis révolutionnaires. La répudiation du but principiel de l’entrisme – polarisation et scission – révélait la nature clairement opportuniste de la version pabliste de la tactique de l’entrisme : « Les possibilités de scissions importantes dans les partis communistes […] sont remplacées par un mouvement de gauche à la base, à l’intérieur du parti ». On ne reconnaissait pas les déformations cruciales des Etats ouvriers de Chine et de l’Europe de l’Est, de sorte qu’implicitement le congrès ne faisait qu’une différence quantitative entre l’Union soviétique de Lénine et les Etats ouvriers dégénéré et déformés. Le rapport envisageait la possibilité que Tito puisse prendre « la tête d’un regroupement des forces révolutionnaires indépendantes du capitalisme et du Kremlin […] jouant ainsi un rôle majeur dans la formation d’une nouvelle direction révolutionnaire ». Il n’était pas fait mention de la perspective de révolution permanente pour les pays coloniaux.

C’est la commission autrichienne qui a élaboré l’application de la politique pabliste d’« entrisme sui generis » :

« L’action de nos membres dans le PS, etc. sera régie par les directives suivantes : a) ne pas apparaître comme des trotskystes avec l’ensemble de notre programme ; b) ne pas pousser à l’avant-plan des questions programmatiques et principielles ; »

Quelle que soit la quantité d’orthodoxie sur papier, il n’était plus possible de cacher la réalité à ceux qui voulaient bien la voir.

Le Parti communiste internationaliste français soumit les « Dix thèses » de Germain au vote (Germain lui-même avait apparemment évité de le faire) et proposa des amendements au document principal. Aucun vote n’eut lieu sur les « Dix thèses » ou sur les amendements des Français. Le PCI vota contre l’adoption des grandes lignes du document principal ; il fut la seule section à le faire.

Dans les mois qui suivirent, la ligne pabliste fut élaborée dans le sens qui avait été exprimé clairement lors du Troisième Congrès mondial et avant :

« Nous entrons [dans les partis réformistes – note de la rédaction] pour y rester longtemps, misant sur la très grande possibilité qui existe de voir ces partis, placés dans les conditions nouvelles [une situation “partout pré-révolutionnaire”, un processus “en général irréversible”], développer des tendances centristes qui dirigeront toute une étape de la radicalisation des masses et du processus objectif révolutionnaire ».

  – Pablo, rapport au 10e plénum du comité exécutif international, février 1952

« Placée entre la menace impérialiste et la révolution coloniale, la bureaucratie soviétique se vit obligée de s’allier à la seconde contre la première. […] la désintégration du stalinisme dans ces partis [dans les pays capitalistes où ils sont majoritaires dans la classe ouvrière – note de la rédaction] ne doit pas être comprise dans l’étape immédiate comme une désintégration organisationnelle de ces partis ou comme une rupture publique avec le Kremlin, mais comme une transformation progressive interne ».

– « Montée et déclin du stalinisme », Secrétariat international, juillet 1953

  1. LES ANTIPABLISTES

Avec la capitulation de Germain – dont le rôle dans les conflits préliminaires sur la politique pabliste est ambigu, mais en qui les Français semblent pourtant avoir eu une certaine confiance – la tâche de lutter contre le pablisme échut à la majorité du PCI français de Bleibtreu-Lambert et au SWP américain. Malgré tous les mythes prétendant le contraire, le PCI et le SWP ont réagi avec beaucoup d’indécision quand le révisionnisme s’est manifesté à la tête de la Quatrième Internationale. Ce n’est que lorsqu’il fallut qu’ils l’appliquent dans leurs propres sections qu’ils rechignèrent. Ces deux groupes se sont compromis en acceptant la politique de Pablo, quoique avec réticence (combinée dans le cas du PCI à une résistance sporadique), jusqu’à ce que les conséquences organisationnelles suicidaires pour leur section les poussent à se battre férocement. Tous les deux ont abdiqué et n’ont engagé le combat contre le révisionnisme dans aucune des instances et aucune des sections de la Quatrième Internationale, et tous deux se sont retirés de la lutte en fondant le « Comité international » (CI) sur la base des « principes du trotskysme orthodoxe ». Dès sa fondation, le CI n’était qu’une tendance internationale de papier, composée de groupes dans lesquels les ailes pro-pablistes avaient déjà scissionné des orthodoxes.

Le PCI se bat contre Pablo

La majorité du PCI fut marginalisée par le Secrétariat international, qui avait mis la minorité pabliste dirigée par Mestre et Frank à la direction de la section française. La majorité du PCI continua cependant de proclamer son accord avec la ligne du Troisième Congrès mondial, prétendant que c’étaient Pablo, le SI et le CEI qui en violaient les décisions ! Selon les Français, le pablisme utilisait « les confusions et contradictions du congrès mondial – où il n’a pas pu s’imposer – pour tenter de s’affirmer après le congrès mondial » (« Déclaration de la tendance Bleibtreu-Lambert sur les accords conclus au CEI », non datée [mars ou avril 1952]).

Le 16 février 1952, Renard écrivit, de la part de la majorité du PCI, une lettre adressée à Cannon qui faisait appel au SWP et qui a son importance. La lettre de Renard proclamait son accord avec la ligne du Troisième Congrès mondial, y compris celle de sa commission française, et se réclamait du Congrès mondial « non pabliste » (citant de vagues lieux communs pour prouver que la ligne y avait été essentiellement « orthodoxe »). Et il opposait cette ligne aux actions et à la politique ultérieures de Pablo dans le CEI et le SI. Renard affirmait que « le pablisme ne l’a pas emporté au IIIe Congrès mondial ». (Il évitait prudemment d’expliquer pourquoi son organisation avait voté contre les principaux documents du Congrès !) La lettre était principalement un argumentaire contre l’intervention de la direction internationale pabliste dans la section nationale française.

La réponse de Cannon, datée du 29 mai, accusait la majorité du PCI d’opportunisme stalinophobe dans le mouvement syndical (parce qu’ils faisaient bloc avec les anticommunistes progressistes contre le PC), et niait carrément l’existence du pablisme.

La majorité du PCI mettait clairement en lumière une des implications de l’entrisme pabliste. Dans une polémique contre la théoricienne minoritaire Mestre, la majorité antipabliste avait écrit :

« Si ces idées sont justes, cessons de bavarder sur la tactique d’entrisme, même “sui generis”, et abordons de front notre nouvelle fonction : celle d’une tendance plus conséquente (pas même d’une “opposition de gauche”…), d’une tendance dont le rôle est d’aider le stalinisme à surmonter ses hésitations, à aborder dans les meilleures conditions le choc décisif avec la bourgeoisie… Si le stalinisme a changé, a cessé d’osciller, cela veut dire que, dans la nouvelle situation, il n’est plus l’expression des intérêts propres d’une caste bureaucratique dont l’existence repose sur l’équilibre instable entre les classes, qu’il n’est plus un bonapartisme, mais qu’il exprime seulement les besoins de… la défense de l’Etat ouvrier. Que cette transformation se soit produite sans intervention du prolétariat soviétique… mais au contraire par une évolution de la bureaucratie elle-même… cela nous obligerait non seulement à réviser le programme transitoire…mais à faire la critique de toute l’œuvre de Trotsky depuis 1923 et spécialement la proclamation de la Quatrième Internationale. »

– « Premières reflexions sur un zigzag », Bulletin intérieur du PCI n° 2, février 1952

Mais la majorité du PCI, tout comme le SWP, se montra incapable d’internationalisme concret quand elle se trouva devant la tâche de mener la lutte contre le pablisme toute seule.

Le 3 juin 1952, la majorité du PCI demanda au SI de reconnaître deux sections françaises de la Quatrième Internationale, permettant ainsi à la majorité de mettre en pratique sa propre politique en France. C’était une violation claire et nette des statuts de fondation de la Quatrième Internationale, et cela signifiait la liquidation de l’internationale en tant qu’organisation mondiale disciplinée. Il aurait fallu au contraire mener une lutte fractionnelle internationale sur la ligne politique de la Quatrième Internationale. Mais la majorité se sentait peu disposée à subordonner son travail en France à la lutte cruciale pour la légitimité et la continuité de la Quatrième Internationale. Lorsque Pablo refusa d’accéder à cette demande, la majorité du PCI scissionna.

Le SWP entre dans la bataille

Le SWP ne s’engagea dans la lutte contre le révisionnisme que lorsqu’une tendance pro-pabliste, l’aile Clarke de la fraction Cochran-Clarke, apparut dans le parti américain. Dans sa réponse à Renard le 29 mai 1952, Cannon avait écrit :

« Nous ne voyons [“aucune sorte de tendance pro-stalinienne”] dans la direction internationale de la IVe Internationale ni aucun signe ou symptôme d’une telle tendance. […]

« Nous n’y voyons aucun révisionnisme [dans les documents]. […] Nous considérons que ces documents sont entièrement trotskystes. […] C’est l’opinion unanime des cadres dirigeants du SWP que les auteurs de ces documents ont rendu un grand service au mouvement ».

Il y a une histoire que le SWP avait préparé quelques amendements aux documents du Troisième Congrès mondial, et que Clarke (représentant du SWP à l’internationale) les avait brûlés au lieu de les présenter. Il est possible que ce soit vrai, mais cela n’a pas beaucoup d’importance, vu la déclaration de loyauté politique à Pablo que Cannon fit au moment décisif lorsqu’il refusa de se solidariser avec la majorité antipabliste du PCI.

La majorité du SWP s’opposait à la ligne de Cochran-Clarke qui prônait une orientation vers la périphérie du PC, mais elle soutenait la tactique pabliste d’entrisme dans les PC. Toutefois elle faisait valoir une sorte d’« exceptionnalisme » américain, argumentant qu’il y avait une différence entre les partis de masse européens et le triste milieu du PC américain, qui n’avait aucune base ouvrière et n’était peuplé que d’intellectuels minables.

Face à la menace que représentaient Cochran-Clarke, Cannon entreprit de créer une fraction dans le SWP, avec l’aide de la direction Weiss à Los Angeles. Cannon chercha à rassembler les anciens cadres du parti autour de la question de la conciliation avec le stalinisme, et fit appel aux syndicalistes du parti, comme Dunne et Swabeck, en faisant une analogie entre le besoin de luttes fractionnelles au sein du parti et la lutte dans la classe ouvrière contre les réformistes et les traîtres, disant que c’étaient des processus parallèles de lutte fractionnelle contre une idéologie non marxiste. A la conférence nationale du SWP en mai 1953, il déclarait :

« Au cours de l’année dernière, j’ai eu de sérieux doutes sur les possibilités qu’avait le SWP [de] survivre […] j’ai pensé que nos 25 années d’efforts […] avaient abouti à un échec catastrophique, et qu’une fois de plus, une petite poignée devrait rassembler les morceaux et repartir pour édifier le cadre nouveau d’un autre parti sur les anciennes fondations. »

– Discours de clôture, 30 mai (in Bulletin intérieur du SI de la IVe Internationale, novembre 1953)

Mais Cannon choisit une autre voie. Au lieu de poursuivre la lutte jusqu’au bout, il fit bloc avec l’appareil Dobbs-Kerry-Hansen contre les conséquences organisationnelles liquidationnistes de la ligne Cochran-Clarke. En échange de leur soutien, Cannon promit à l’administration routinière et conservatrice de Dobbs une mainmise totale sur le SWP. Cannon, lui, ne s’en mêlerait plus (« un nouveau régime dans le Parti »).

Quand le SWP vit le débat dans l’internationale se répercuter en son sein, il réagit en approfondissant son isolement, jusqu’à devenir anti-internationaliste. Dans son rapport à la réunion de la majorité du SWP le 18 mai 1953, Cannon déclarait : « Nous ne nous considérons pas comme le bureau local américain d’une firme d’affaires internationales ; nous ne pensons pas avoir à recevoir des ordres d’un patron » ; et il disait préférer les discussions où « nous élaborons, si possible [!], une ligne commune ». Cannon rejetait la légitimité d’une direction internationale, et parlait de « quelques personnes à Paris ». Il opposait la Quatrième Internationale au Comintern de Lénine, qui détenait le pouvoir d’Etat et possédait une direction dont l’autorité était largement reconnue : il niait donc que la Quatrième Internationale de son temps puisse être une organisation régie par le centralisme démocratique.

Tardivement, Cannon objecta à la conduite de Pablo envers la majorité française, mais uniquement sur la question organisationnelle, conformément à ce qu’il pensait, à savoir que la direction de l’internationale ne devrait pas s’ingérer dans les affaires des sections nationales. Il écrivait :

« […] nous avons été abasourdi par la politique suivie dans le récent conflit, suivie de scission, en France, et par l’inconcevable précédent organisationnel créé à cette occasion. C’est la raison pour laquelle j’ai apporté de tels délais à ma réponse à Renard. Je voulais aider le S.I. politiquement, mais je ne voyais comment, en conscience, je pourrais approuver les mesures organisationnelles prises contre la majorité d’une direction élue. J’ai finalement résolu le problème en me bornant à ignorer cette partie de la lettre de Renard ».

  – « Lettre à Tom », ibid.

La « Lettre à Tom » réaffirmait aussi la position que le Troisième Congrès mondial n’était pas révisionniste.

Les pablistes exploitèrent à fond les carences profondes de la lutte du PCI et du SWP contre le pablisme : le quatorzième plénum du CEI reprocha à Cannon sa conception que l’internationale était une « union fédérative ». Le plénum constata que le SWP ne s’était jamais opposé en principe à la ligne pabliste, et il accusa le SWP de faire un bloc sans principes avec le PCI sur la Chine. S’attaquant à l’orthodoxie étroite du SWP (Hansen avait défendu l’expression d’un membre de la majorité du SWP qui avait dit que le stalinisme est « contre-révolutionnaire de bout en bout », caractérisation qui ne s’applique qu’à la CIA !), les pablistes purent camoufler leur liquidation du programme trotskyste indépendant sous de pieuses réaffirmations que les staliniens, caste contre-révolutionnaire reposant sur les formes de propriété établies par la révolution d’Octobre, sont contradictoires.

Formation du Comité international

Après la scission Cochran-Clarke, le SWP rompit précipitamment et publiquement avec Pablo. Le 16 novembre 1953, le Militant publiait une « lettre aux trotskystes du monde entier » qui dénonçait Cochran-Clarke et Pablo et se solidarisait – quelque peu tardivement – avec la majorité du PCI « injustement exclue ». Comme le SWP avait auparavant qualifié le Troisième Congrès de « parfaitement trotskyste », il lui fallut trouver le moyen de prétendre, dans cette fameuse « lettre ouverte », que le pablisme était apparu après le congrès, ce qui le força à développer une argumentation peu convaincante, en s’en prenant à un ou deux tracts de la minorité pabliste française datant de 1952. A peu près en même temps, en novembre 1953, le SWP publia « Contre le révisionnisme pabliste », qui contenait une meilleure analyse de l’accommodation liquidationniste de Pablo au stalinisme :

« La conception selon laquelle un parti communiste de masse prendrait le chemin du pouvoir si seulement il était soumis à une pression suffisante des masses est une conception erronée. Elle reporte sur les masses la responsabilité de la direction pour les défaites révolutionnaires […].

« La classe ouvrière se transforme [selon les théories de Pablo] en un groupe de pression, et les trotskystes se transforment avec elle en un groupe de pression qui pousse une section de la bureaucratie vers la révolution. De cette façon, on fait passer la bureaucratie, qui est traître et fait obstacle à la révolution, pour une force motrice auxiliaire de la révolution. »

Le « Comité international » se constitua en 1954. Il comprenait la majorité du PCI français, le SWP américain (fraternellement) et le groupe Healy (Burns) en Angleterre. Ce dernier ne joua aucun rôle important ou indépendant dans la lutte contre le révisionnisme. Après la guerre, Pablo avait soutenu la scission de Healy-Lawrence du Parti révolutionnaire communiste (RCP) en désintégration, impulsée par la perspective d’ « entrisme profond » de la fraction Healy-Lawrence dans le Parti travailliste anglais. Pablo avait reconnu deux sections en Grande-Bretagne et leur avait accordé une représentation égale au CEI. Healy était « l’homme de Cannon » en Angleterre, et le SWP l’avait presque toujours soutenu dans les controverses au sein du RCP. Quand le SWP rompit avec Pablo, la fraction Healy-Lawrence scissionna, Healy soutenant le SWP et Lawrence soutenant Pablo. (Lawrence allait plus tard passer au stalinisme, tout comme Mestre, de la minorité du PCI français.) Mais malgré son appartenance au nouveau bloc international antipabliste, le groupe Healy poursuivit sa politique opportuniste archipabliste dans le Labour Party. Il n’avait aucun poids dans le bloc du CI jusqu’en 1956 lorsqu’à la suite de la révolution hongroise il recruta une couche impressionnante d’intellectuels et de syndicalistes du PC (il perdit plus tard la plupart des militants qu’il y avait recrutés), devenant ainsi considérablement plus important dans la gauche britannique.

Le CI disait aussi avoir gagné la section chinoise (émigrée), qui avait déjà connu une scission, et la petite section suisse.

Le CI réussit à produire quelques bulletins intérieurs au début de 1954, mais ne s’est jamais réuni en tant que véritable organisation internationale, et n’a jamais non plus élu une direction centralisée. La tactique adoptée par le SWP était de boycotter le Quatrième Congrès mondial, qu’il qualifia de simple réunion de la fraction de Pablo dépourvue de la moindre légitimité en tant que Quatrième Internationale.

Le mouvement mondial paya cher cette dérobade. Pour ne citer qu’un exemple : Ceylan. Le LSSP de Ceylan prit une position non fractionnelle sur le pablisme, demandant au SWP de ne pas scissionner et d’assister au Quatrième Congrès. Il aurait dû y avoir une bataille féroce contre les indécis cinghalais passifs pour créer un clivage et forger des cadres endurcis dans la lutte. Mais au lieu de cela, les Cinghalais se rapprochèrent petit à petit de Pablo. Quelque sept ans plus tard, la participation du LSSP à un gouvernement bourgeois de coalition salissait la réputation révolutionnaire du trotskysme aux yeux des militants du monde entier, précipitant une « scission » de dernière minute de la direction internationale pabliste. Si une dure bataille principielle anti-révisionniste avait été menée dans la section cinghalaise en 1953, on aurait pu créer alors une organisation révolutionnaire affermie qui aurait pu revendiquer la continuité du trotskysme, évitant ainsi que le nom de trotskysme ne soit associé à la trahison fondamentale du LSSP.

Mais c’est délibérément que la lutte anti-révisionniste n’avait pas été engagée dans le mouvement mondial. Le CI était essentiellement composé de groupes qui avaient déjà scissionné sur la mise en pratique de la ligne pabliste dans leur propre pays, et la lutte contre le révisionnisme et pour la reconstruction de la Quatrième Internationale sur la base du trotskysme authentique fut ainsi mort-née.

Du flirt à la consommation

En 1957 le Secrétariat international de Pablo et le SWP flirtèrent avec l’idée d’une réunification éventuelle (cf. la correspondance Hansen-Kolpe). La base en était une orthodoxie de forme, à savoir la similarité des lignes politiques du SI et du SWP sur la révolution hongroise de 1956. Le SWP, qui s’attendait peut-être naïvement à ce que la position de Clarke en 1953 sur la possibilité de l’autoliquidation des bureaucraties staliniennes se répète, avait tendance à prendre les conclusions formellement trotskystes du SI sur la question hongroise pour argent comptant. Ces ouvertures en vue de réunification n’aboutirent à rien à cause de l’opposition des groupes anglais et français, et aussi parce que Cannon soupçonnait que Pablo était en train de manœuvrer. La question était mal posée : on se contentait de constater un accord empirique apparent, sans examiner ni les divergences passées ni l’évolution des groupes.

Lorsque la question de réunification revint sur le tapis, le champ politique avait complètement changé. La réunification fut consommée en 1963, avec la formation du Secrétariat unifié. Le SI et le SWP se trouvèrent d’accord sur la question cubaine. Mais la base n’en était plus une apparente convergence sur l’orthodoxie ; c’était plutôt l’abandon du trotskysme par le SWP pour adhérer au révisionnisme pabliste. (Aujourd’hui, le SWP, avec sa ligne de collaboration de classes sur la guerre du Vietnam, a carrément pris le chemin du réformisme pur et simple).

En 1963, la base de la réunification était le document intitulé « Pour une réunification prochaine du mouvement trotskyste mondial. Déclaration du comité politique du SWP », (1er mars 1963). La nouvelle ligne était développée dans le paragraphe 13 :

« Sur le chemin de la révolution, qui commence avec de simples revendications démocratiques et finit dans la rupture des relations de propriété capitalistes, la guerre de guérilla faite par les paysans sans terre, et les forces semi-prolétariennes, sous une direction qui est résolue à faire aboutir la révolution, peut jouer un rôle décisif pour ruiner et précipiter la chute des pouvoirs coloniaux ou semi-coloniaux. C’est une des principales leçons à tirer de l’expérience depuis la Deuxième Guerre mondiale. Cela doit être consciemment incorporé à la stratégie de construction de partis marxistes révolutionnaires dans les pays coloniaux. »

Dans « Vers la renaissance de la Quatrième Internationale », du 12 juin 1963, la Tendance spartaciste s’opposait à ce document :

« L’expérience depuis la Deuxième Guerre mondiale a montré que la guérilla basée sur la paysannerie avec une direction petite-bourgeoise ne peut mener en elle-même à rien de plus qu’à un régime bureaucratique antiprolétarien. La création de tels régimes s’est réalisée dans une situation de dégénérescence de l’impérialisme, de démoralisation et de désorientation occasionnées par les trahisons staliniennes et par l’absence d’une direction marxiste révolutionnaire de la classe ouvrière. La révolution coloniale ne peut avoir de signification révolutionnaire progressiste sans équivoque que sous la direction du prolétariat révolutionnaire. Que des trotskystes introduisent dans leur stratégie le révisionnisme sur la question de la direction prolétarienne de la révolution est une profonde négation du marxisme-léninisme, quels que soient les vœux pieux exprimés en même temps en faveur de “la construction de partis marxistes révolutionnaires dans les pays coloniaux”. Les marxistes doivent s’opposer résolument à toute acceptation aventuriste de la voie de la guérilla paysanne au socialisme, historiquement apparentée au programme tactique des socialistes-révolutionnaires que combattait Lénine. Cette voie est un cours suicidaire pour les buts socialistes du mouvement ; elle est peut-être aussi physiquement suicidaire pour les aventuriers qui la prennent. »

L’ironie de l’histoire c’est que l’évolution de plus en plus à droite du SWP l’amène maintenant à répudier la ligne fondamentale du paragraphe 13, mais de la droite : la ligne du Secrétariat unifié en faveur de la lutte armée petite-bourgeoise est beaucoup trop aventureuse pour un SWP entiché de légalité, et qui vise à devenir le parti de masse du réformisme américain.

Spartacist et la Quatrième Internationale

Dans son combat pour fonder la Quatrième Internationale, Trotsky soulignait toujours qu’il était indispensable d’avoir une organisation révolutionnaire de caractère international. L’isolement national prolongé dans un seul pays désoriente nécessairement au bout d’un certain temps, et déforme et détruit n’importe quel groupement révolutionnaire, quelle que soit sa solidité subjective. Seule une collaboration internationale disciplinée, fondée sur des principes, est à même de faire contrepoids aux fortes pressions, à l’insularité et au social-chauvinisme créés par la bourgeoisie et ses agents idéologiques dans le mouvement ouvrier. Comme l’a noté Trotsky, ceux qui nient la nécessité d’un parti mondial démocratiquement centralisé et basé sur le programme, rejettent la conception léniniste du parti d’avant-garde elle-même. Il faut une lutte sans relâche pour faire renaître la Quatrième Internationale détruite par le révisionnisme pabliste, et la fracture organisationnelle en de nombreux blocs internationaux se faisant concurrence.

Depuis dix ans que nous, la Tendance spartaciste, existons, nous avons dû confronter et résister à de fortes pressions objectives poussant à abandonner une perspective internationaliste. Privée de liens internationaux disciplinés à cause du sectarisme organisationnel puis de la dégénérescence du Comité international de Gerry Healy, la Spartacist League a refusé de se résigner passivement à l’isolement international qui nous avait été imposé. Nous rejetons fermement l’ersatz « d’internationalisme » selon lequel on noue des liens internationaux dans un pacte de non-agression fédéraliste, renonçant ainsi par avance à la lutte pour une organisation internationale disciplinée. Nous avons cherché à nouer des liens fraternels avec des groupements dans d’autres pays. Cela fait partie du processus de clarification et de polarisation. Notre but est de cristalliser une tendance internationale démocratiquement centralisée et cohérente, basée sur une unité programmatique de principe, l’embryon d’une Quatrième Internationale reconstruite.

Les failles qui se font jour actuellement dans plusieurs blocs « trotskystes » internationaux fournissent de nouvelles occasions pour la Tendance spartaciste d’intervenir dans le mouvement mondial. Notre histoire et notre programme peuvent servir de guide à des courants qui se dirigent actuellement vers le trotskysme authentique parce que, malgré notre isolement national involontaire pendant une certaine période, nous sommes toujours déterminés à rester internationalistes, et nous avons continué à mener un combat de principe contre le révisionnisme.

Les soi-disant organisations internationales des révisionnistes et des centristes sont démasquées, on sait maintenant que le SU, le CI, etc., n’ont jamais été que des blocs fédérés pourris ; cette situation, combinée à la montée mondiale de la combativité prolétarienne dans un contexte de rivalités interimpérialistes aiguës et de crise profonde du capitalisme, fournit une occasion objective sans précédent de cristalliser et de développer la Tendance spartaciste à l’échelle internationale. Les cadavres politiques des blocs révisionnistes continuent à pourrir ; la Quatrième Internationale, parti mondial de la révolution socialiste, doit renaître.

POUR LA RENAISSANCE DE LA QUATRIEME INTERNATIONALE !

Vers la renaissance de la IVe Internationale

Vers la renaissance de la IVe Internationale

PROJET DE RESOLUTION SUR LE MOUVEMENT MONDIAL, soumis par la Revolutionary Tendency au Congrès de 1963 du Socialist Workers Party (SWP). Ce texte fut soumis comme contre-projet de résolution en opposition à la résolution de la direction du SWP, « Pour une réunification prochaine ».

14 Juin 1963

INTRODUCTION

Depuis quinze ans, le mouvement fondé par Léon Trotsky est déchiré et connaît une crise théorique, politique et organisationnelle profonde. En surface, la façon dont cette crise s’est manifestée, c’est que la Quatrième Internationale a disparu en tant que structure significative. Le mouvement s’est, par conséquent, réduit à un tas de groupuscules nominalement organisés en trois tendances : le « Comité International », le « Secrétariat International (Pablo) » et le « Secrétariat International (Posadas) ». Des politiciens superficiels espèrent conjurer la crise avec une formule organisationnelle – « l’unité » de tous ces groupuscules qui veulent bien s’unifier autour d’une plate-forme programmatique au plus petit dénominateur commun. Cette proposition camoufle et, en fait, aggrave les causes politiques et théoriques fondamentales de la crise.

Ce qui est à la racine de la crise de notre mouvement est devenu clair avec l’apparition du révisionnisme pabliste : c’est l’abandon d’une perspective ouvrière révolutionnaire. Comme il y a eu une relative stabilisation du capitalisme dans les Etats industriels occidentaux et que des mouvements petits-bourgeois ont partiellement réussi à renverser la domination impérialiste dans certains pays arriérés, la tendance révisionniste à l’intérieur du mouvement trotskyste a élaboré une orientation qui se détourne du prolétariat pour se rapprocher des directions petites-bourgeoises. Pablo personnifie cette transformation du trotskysme en satellite de gauche des directions ouvrières et coloniales-révolutionnaires existantes, combinée à une orthodoxie en paroles, classique du centrisme, mais ce n’est l’exclusivité ni de Pablo ni de sa tendance organisée. Au contraire, il est devenu évident avec les révolutions cubaine et algérienne que la tendance centriste est tout aussi répandue dans certains groupes qui, à l’origine, s’étaient opposés à la tendance de Pablo.

Il y a une logique nette et manifeste dans les propositions de réunification prochaine des groupes centristes à l’intérieur du mouvement trotskyste. Mais une « réunification » sur la base d’une politique centriste ne peut pas signifier que la Quatrième Internationale a été reconstruite. La lutte pour la Quatrième Internationale c’est la lutte pour un programme qui incarne la perspective ouvrière révolutionnaire du marxisme. Il est vrai que les doctrines de base du mouvement, en tant que formulations abstraites, n’ont pas été formellement reniées. Mais concrètement les révisionnistes, par leur abandon d’une perspective révolutionnaire, remettent en cause les bases programmatiques de notre mouvement.

L’essence du débat dans le mouvement trotskyste c’est la question de quelle perspective le prolétariat et ses éléments d’avant-garde révolutionnaire doivent avoir vis-à-vis des directions petites-bourgeoises du mouvement ouvrier actuel, des Etats ouvriers déformés et de la révolution coloniale. Ce qui est au coeur de la perspective révolutionnaire du marxisme c’est la lutte pour l’indépendance des ouvriers en tant que classe par rapport à toutes les forces non prolétariennes ; la question politique qui doit nous guider, le critère théorique, c’est la démocratie ouvrière, dont l’expression suprême est le pouvoir de la classe ouvrière. Cela s’applique à tous les pays où le prolétariat est devenu capable d’avoir sa propre politique indépendante – seule la forme dans laquelle la question se pose varie d’un pays à l’autre. Ces formes, bien entendu, déterminent l’intervention pratique des marxistes.

L’EUROPE

5. Contrairement à ce que prétendent les révisionnistes de tous acabits, la reprise économique et la prospérité durable du capitalisme européen n’ont pas rendu le mouvement ouvrier plus conservateur. En réalité, aujourd’hui dans le prolétariat européen la force, la cohésion, le niveau culturel et la combativité potentielle sont plus élevés que jamais. Cela est illustré par la défaite de de Gaulle face aux mineurs français [1963] et le puissant tournant électoral vers la gauche, qui va s’accélérant dans les pays bourgeois-démocratiques d’Europe (et plus particulièrement en Italie, en Grande-Bretagne et en Allemagne).

6. La résistance et la trahison de la bureaucratie syndicale ont bloqué les tentatives faites par les ouvriers européens d’aller au-delà des luttes économiques partielles vers la transformation socialiste de la société. En France, les quatre années de réaction qui ont suivi la prise du pouvoir par de Gaulle montrent quel prix terrible il faut encore payer quand on tolère ces fourvoyeurs. La grève générale belge [de 1961] a prouvé encore une fois que des bureaucrates de « gauche » comme Renard font aussi tout ce qui est en leur pouvoir pour bloquer ou détourner un mouvement capable de menacer la domination capitaliste. Mais les expériences tant en France qu’en Belgique sont l’indice d’un désir spontané de la part des ouvriers de s’engager dans une lutte contre la classe capitaliste – un désir qui à l’occasion produit des confrontations ouvertes avec le système.

La tâche des trotskystes dans le mouvement ouvrier européen est de construire une direction alternative à l’intérieur des organisations de masse (syndicats et, dans certains cas, partis). Les marxistes doivent à tout moment maintenir et exercer leur indépendance politique et programmatique dans le contexte de la forme de l’organisation donnée. Il est correct et même obligatoire de soutenir des tendances à l’intérieur de la bureaucratie syndicale, dans la mesure où celles-ci défendent les intérêts essentiels de la classe ouvrière ou reflètent un désir de lutte de classes dans le mouvement ouvrier ; mais ce soutien est toujours seulement conditionnel et critique. Lorsque la lutte des classes atteindra le stade où les bureaucrates « de gauche » joueront un rôle réactionnaire, ce qui arrivera inévitablement, les marxistes devront s’opposer à eux, immédiatement et ouvertement. La conduite de la tendance centriste regroupée autour du journal belge La Gauche, qui a retiré son appel, correct, à une marche sur Bruxelles lors de la grève générale, afin d’éviter la rupture avec Renard, est à l’opposé de ce que doit être l’attitude marxiste envers la bureaucratie syndicale.

Objectivement les perspectives de développement du mouvement trotskyste en Europe sont extrêmement prometteuses. Un grand nombre de jeunes militants, parmi les meilleurs de tous les pays, rejettent le routinisme cynique et arriviste des bureaucrates staliniens et sociaux-démocrates, et sont sérieusement à la recherche d’une perspective socialiste. Ils peuvent être gagnés à un mouvement capable de les convaincre, en pratique et en théorie, qu’il offre cette perspective. Les changements structurels qui découlent de l’intégration européenne posent la question de la démocratie ouvrière et de l’indépendance des organes politiques et économiques de la classe ouvrière pour remplacer le contrôle du mouvement ouvrier par l’Etat. Ils poussent aussi la classe ouvrière dans des luttes de classe de plus en plus importantes. Si dans ces conditions objectives, les trotskystes d’Europe de l’Ouest ne grossissent pas rapidement, ce sera parce qu’ils ont eux-mêmes adopté la position révisionniste d’être des satellites de la direction ouvrière, au lieu d’avoir une perspective de lutte autour du programme de la démocratie ouvrière.

  

LE BLOC SOVIETIQUE

Depuis la Deuxième Guerre mondiale, les pays d’Europe de l’Est sont devenus des Etats industriels modernes. Au fur et à mesure que le prolétariat des Etats ouvriers déformés augmente en nombre et améliore son niveau de vie et son niveau culturel, le conflit irrépressible entre la classe ouvrière et la bureaucratie stalinienne s’intensifie. Malgré la défaite de la révolution ouvrière hongroise, le prolétariat du bloc soviétique a gagné des réformes importantes, qui élargissent substantiellement son champ de pensée et d’action. Mais ces réformes ne signifient pas qu’il y ait un «processus de réforme » ou un « processus de déstalinisation » : elles n’ont été accordées qu’à contrecoeur par une bureaucratie non réformable, elles subissent les attaques constantes de la fraction des « héritiers de Staline » et seront en danger aussi longtemps que la domination stalinienne sera en place. Ces concessions ne sont historiquement significatives que dans la mesure où elles aident le prolétariat à se préparer au renversement de la bureaucratie. Ce n’est que par la révolution politique que l’on pourra effectuer une déstalinisation authentique.

Une nouvelle direction révolutionnaire est en train d’émerger dans la jeunesse prolétarienne du bloc soviétique. Inspirée par des sources jumelles – la tradition léniniste inextinguible et les besoins directs et tangibles de sa classe – la nouvelle génération formule et réalise dans la lutte le programme de la démocratie ouvrière. Il faut noter, dans ce contexte, ce que déclarait un participant de longue date à la vie étudiante soviétique. A propos de la nature fondamentale de la plupart de l’opposition répandue dans la jeunesse russe, il affirmait : « L’étudiant soviétique, parce qu’il est marxiste-léniniste, est plus radicalement insatisfait que s’il était un pragmatiste anglo-saxon » (David Burg auNew York Times). Les trotskystes, continuateurs directs du communisme de la première période, ont une contribution indispensable à faire à cette lutte : la conception d’un parti international et celui du programme de transition nécessaire pour mener à terme la révolution politique. Une des tâches pratiques les plus importantes pour toute direction internationale digne de ce nom, c’est d’aider au développement d’une direction révolutionnaire dans le bloc soviétique, par des contacts personnels et idéologiques.

LA REVOLUTION COLONIALE

C’est dans les endroits du monde les plus arriérés et ex-coloniaux que la signification programmatique de la démocratie ouvrière est la plus forte. C’est précisément dans ce secteur que le programme de la démocratie ouvrière trace la ligne de démarcation la plus claire possible entre les tendances révolutionnaires et les tendances révisionnistes. Dans tous ces pays, la lutte pour les droits démocratiques bourgeois (liberté d’expression, droit de s’organiser, droit de grève, élections libres) est très importante pour la classe ouvrière parce qu’elle jette les bases d’une lutte avancée pour la démocratie prolétarienne et le pouvoir prolétarien (contrôle ouvrier de la production, pouvoir d’Etat basé sur des soviets ouvriers et paysans).

Selon la théorie de la révolution permanente, fondamentale pour notre mouvement, la révolution démocratique-bourgeoise ne peut être accomplie que par la victoire et l’extension de la révolution prolétarienne, le couronnement de la démocratie ouvrière. L’expérience de tous les pays coloniaux a confirmé cette théorie et a mis à nu les contradictions internes manifestes qui perturbent continuellement l’état actuel de la révolution coloniale contre l’impérialisme. C’est précisément dans les Etats qui ont atteint leurs buts bourgeois d’indépendance nationale et de réforme agraire que les ouvriers et les paysans n’ont pas obtenu de droits politiques démocratiques, malgré les acquis sociaux. C’est particulièrement vrai dans les pays où la révolution coloniale a abouti à la formation d’Etats ouvriers déformés : la Chine, le Nord-Vietnam… et Cuba. Jusqu’à présent, le résultat de ces succès a été contrecarré. Il est soit essentiellement sans contenu, comme dans les néocolonies du modèle africain, soit profondément déformé et limité, comme par exemple en Chine. C’est la prédominance de forces de classe spécifiques dans les soulèvements coloniaux et de formes liées à une classe particulière qui ont été employées dans les luttes. Ces formes imposées à la lutte, si variées soient-elles, ont été imposées exclusivement « par le haut », qu’elles soient parlementaires ou militaro-bureaucratiques. Et les forces de classe en question ont été, bien sûr, bourgeoises ou petites-bourgeoises. Les antagonismes complexes, résultant du fait que la révolution démocratique-bourgeoise n’a pas été accomplie, conduisent à des oppositions de classes. Les directions petites-bourgeoises, avec leurs formes bureaucratiques et leurs méthodes empiriques s’opposent à la participation à la lutte des ouvriers en tant que classe. L’engagement de la classe ouvrière dans la lutte est forcément centrée sur la conquête de la démocratie ouvrière et nécessite que l’avant-garde prolétarienne révolutionnaire en prenne la direction avec la conscience programmatique de sa mission historique. C’est quand la classe ouvrière gagne de l’influence dans la lutte et draine derrière elle les couches les plus opprimées de la petite-bourgeoisie que la révolution permanente peut aller de l’avant.

La Révolution cubaine a mis en lumière les vastes incursions du révisionnisme dans notre mouvement. Sous prétexte de défendre la révolution cubaine, ce qui est une obligation pour notre mouvement, certains ont soutenu à fond, inconditionnellement et sans critiques, la direction de Castro, en dépit de sa nature petite-bourgeoise et de son régime bureaucratique. Et pourtant la liste des droits démocratiques que le régime refuse aux ouvriers et aux paysans cubains est claire : les dirigeants démocratiquement élus du mouvement ouvrier ont été chassés bureaucratiquement et remplacés par des larbins staliniens ; la presse trotskyste a été interdite ; le système de parti unique a été proclamé, etc. Côte à côte avec ce bilan, il y a les premiers accomplissements énormes, au niveau social et économique, de la Révolution cubaine. Aussi les trotskystes sont à la fois les défenseurs les plus militants et inconditionnels de la Révolution cubaine, et de l’Etat ouvrier déformé qui en est issu, contre l’impérialisme ; mais ils ne peuvent pas faire confiance ou apporter leur soutien politique, si critique soit-il, à un régime gouvernemental hostile aux principes et aux pratiques les plus élémentaires de la démocratie ouvrière, même si notre démarche tactique n’est pas la même que celle qui serait utilisée à l’égard d’une caste bureaucratique endurcie.

Ce qui est vrai de la démarche des révisionnistes envers le régime de Castro est encore plus évident vis-à-vis du régime de Ben Bella, actuellement au gouvernement en Algérie avec un programme de révolution « socialiste » qui collabore avec l’impérialisme français. La nature antiprolétarienne de ce groupe petit-bourgeois est évidente pour tout le monde, sauf pour ceux qui ne veulent pas voir : il a pris de force le contrôle du mouvement ouvrier et a supprimé tous les partis d’opposition. Même les nationalisations étendues et le développement des comités d’autogestion, faits dans le contexte de l’expropriation politique de la classe ouvrière et de l’orientation économique vers la collaboration avec la France, ne peuvent pas donner à l’Algérie le caractère d’un Etat ouvrier ; au contraire elle reste une société capitaliste arriérée avec un degré élevé d’étatisation. Pour nous, révolutionnaires, l’intervention dans ces deux révolutions, comme dans tout Etat existant, doit être en accord avec la position de Trotsky : « Nous ne sommes pas un parti gouvernemental, nous sommes le parti de l’opposition irréconciliable » (Défense du marxisme). Il n’y a que dans un gouvernement basé vraiment sur la démocratie ouvrière que nous pouvons cesser de le faire.

L’expérience depuis la Deuxième Guerre mondiale a montré que la guérilla basée sur la paysannerie avec une direction petite-bourgeoise ne peut mener en elle-même à rien de plus qu’à un régime bureaucratique antiprolétarien. La création de tels régimes s’est réalisée dans une situation de dégénérescence de l’impérialisme, de démoralisation et de désorientation occasionnées par les trahisons staliniennes et par l’absence d’une direction marxiste révolutionnaire de la classe ouvrière. La révolution coloniale ne peut avoir de signification révolutionnaire progressiste sans équivoque que sous la direction du prolétariat révolutionnaire. Que des trotskystes introduisent dans leur stratégie le révisionnisme sur la question de la direction prolétarienne de la révolution est une profonde négation du marxisme-léninisme, quels que soient les voeux pieux exprimés en même temps en faveur de « la construction de partis marxistes révolutionnaires dans les pays coloniaux ». Les marxistes doivent s’opposer résolument à toute acceptation aventuriste de la voie de la guérilla paysanne au socialisme, historiquement apparentée au programme tactique des socialistes-révolutionnaires que combattait Lénine. Cette voie est un cours suicidaire pour les buts socialistes du mouvement ; elle est peut-être aussi physiquement suicidaire pour les aventuriers qui la prennent.

Dans tous les pays arriérés où le prolétariat existe en tant que classe, le principe fondamental du trotskysme c’est l’indépendance de la classe ouvrière, de ses syndicats et de ses partis, en opposition intransigeante à l’impérialisme, à toute bourgeoisie libérale nationale et aux gouvernements et partis petits-bourgeois de toutes sortes, y compris ceux qui se réclament du « socialisme » et même du « marxisme-léninisme ». Ce n’est que de cette façon que l’on peut préparer le terrain pour l’hégémonie de la classe ouvrière, en alliance révolutionnaire avec les couches opprimées de la petite-bourgeoisie, en particulier la paysannerie. De même, si un parti prolétarien dans un pays avancé brise la solidarité de classe avec les ouvriers d’un pays arriéré en soutenant politiquement un gouvernement petit-bourgeois de révolution anticoloniale, c’est un signe certain d’opportunisme centriste ; tout comme le refus de défendre une révolution coloniale à cause du caractère non prolétarien de sa direction est un signe de sectarisme, sinon pire.

Le rapport entre les luttes démocratiques-bourgeoises et démocratiques-prolétariennes dans la révolution coloniale reste tel qu’il le fut formulé dans le programme de fondation de la Quatrième Internationale, et c’est une formule qui garde encore aujourd’hui toute sa validité :

« Il est impossible de rejeter purement et simplement le programme démocratique : il faut que les masses elles-mêmes dépassent ce programme dans la lutte. Le mot d’ordre de l’ASSEMBLEE NATIONALE (ou CONSTITUANTE) conserve toute sa valeur dans des pays comme la Chine ou l’Inde. Il faut lier indissolublement ce mot d’ordre aux tâches de l’émancipation nationale et de la réforme agraire. Il faut, avant tout, armer les ouvriers de ce programme démocratique. Eux seuls peuvent soulever et rassembler les paysans. Sur la base du programme démocratique révolutionnaire, il faut opposer les ouvriers à la bourgeoisie “nationale”.

« A une certaine étape de la mobilisation des masses sur les mots d’ordre de la démocratie révolutionnaire, les soviets peuvent et doivent surgir. Leur rôle historique dans chaque période donnée, en particulier leurs rapports avec l’assemblée nationale, est déterminé par le niveau politique du prolétariat, par la liaison entre celui-ci et la classe paysanne, et par le caractère de la politique du parti prolétarien. Tôt ou tard, les soviets doivent renverser la démocratie bourgeoise. Eux seuls sont capables de mener la révolution démocratique jusqu’au bout et d’ouvrir ainsi l’ère de la révolution socialiste.

« Le poids spécifique des diverses revendications démocratiques et transitoires dans la lutte du prolétariat, leurs liens mutuels et leur ordre de succession sont déterminés par les particularités et les conditions propres de chaque pays arriéré, pour une part considérable par le degré de son retard. Cependant, la direction générale du développement révolutionnaire peut être déterminée par la formule de la REVOLUTION PERMANENTE, dans le sens qui a été définitivement donné à cette formule par trois révolutions en Russie (1905, février 1917, octobre 1917). »

—L’Agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Internationale

CONCLUSIONS

La tâche du mouvement marxiste révolutionnaire international aujourd’hui, c’est de rétablir sa propre et réelle existence. Dire que la « conquête des masses » est ce qui nous guide au niveau général et international est une exagération qualitative. Les tâches de la plupart des sections et groupes trotskystes aujourd’hui découlent du besoin de clarification politique dans la lutte contre le révisionnisme dans le contexte d’un niveau de travail dont la nature est généralement propagandiste et préparatoire. Le développement et le renforcement de racines dans le mouvement prolétarien plus large fait indispensablement partie de notre préparation ; sans quoi les trotskystes seraient condamnés à l’isolement stérile ou à la dégénérescence politique durant les périodes de montée des luttes de classe ; dans les deux cas ils seraient incapables d’aller de l’avant dans leur tâche historique qui est de mener le prolétariat au pouvoir. Mais surtout ce qu’on peut et doit faire, c’est construire un parti mondial basé solidement sur des sections nationales fortes, rassembler un groupe de cadres prolétariens gagnés et mis à l’épreuve dans la lutte de classe et sur la base solide de la perspective révolutionnaire de la Quatrième Internationale, le programme nécessaire à la réalisation de la démocratie prolétarienne – culminant avec la classe ouvrière au pouvoir. « En défense d’une perspective révolutionnaire »(voir Discussion Bulletin du SWP, vol. 23, n° 4, juillet 1962) contient une déclaration fondamentale présentée par la minorité, qui explique plus amplement cette perspective, son opposition au pablisme et son importance aux Etats-Unis.

La « réunification » du mouvement trotskyste sur la base centriste du pablisme, quelle qu’en soit la variante, serait un pas en arrière et non pas en avant vers la renaissance de l’authentique Quatrième Internationale. Mais si la majorité des groupes trotskystes actuels persiste dans le sens d’une telle « réunification », la Tendance révolutionnaire du mouvement mondial ne devrait pas tourner le dos à ces cadres. Au contraire : faire cette expérience avec eux est d’une nécessité vitale. La Tendance révolutionnaire entrerait dans un mouvement « réunifié » en tant que fraction minoritaire, en se donnant pour but de gagner une majorité au programme de la démocratie ouvrière. Ce n’est pas en s’adaptant au révisionnisme pabliste que la Quatrième Internationale renaîtra : ce n’est que par une lutte politique et théorique contre toutes les formes de centrisme que le parti mondial de la révolution socialiste sera finalement établi.

A propos de l’art de couvrir sa retraite

Lettre ouverte à E. Germain

A propos de l’art de couvrir sa retraite

4 juillet 1951

[Cet article est tiré du bulletin interne du PCI, la Vérité, No. 278, juillet 1951. Il constitue une contre-at-taque en résponse à l’attaque par Germain contre la critique faite par Favre-Bleibtreu dè l’article de Pablo “Où allons-nous?”.]

  

Cher Camarade Germain,

Nous prenons toujours le même plaisir à lire tes textes dont le niveau de culture, lé caractère imâgé et le style rapellent que tu restes le plus brilliant écrivain de l’Internationale. Mais je me confirme à ces lectures qu’une qualité, la plus nécessaire à un dirigeant, te’ fait défàut: la fermeté sur tes idées politiques.

Tu offres aujourd’ hui à la direction du P.C.l., magnanimement, le hâvre de paix “dans les rangs de la majorité de l’Internationale” où tu t’es réfugié  toi-même, sans gloire, après quelques velléités de résistance aux manifestations révisionnistes de Pablo. Excuse nous de ne pas te suivre dans cette voie car pour nous l’Internationale ne se construit pas par la manoeuvre et surtout pas par tes dérisoires manoeuvres.

Ainsi tu justifies ton approbation des thèses du C.E.l. (thèses contradictoires, électiques) en vidant celles-ci de toute signification et de tout contenu:

“ce document, écris-tu, ne prétendait NI élaborer une ligne d’action pour nos séctions, NI analyser en détail la situation économique ou politique mondiale à un moment précis, NI offrir une analyse élaborée de tel ou tel aspect complexe de la réalite mondiale (révolution coloniale, question du stalinisme, dynamique de la révolution européene, perspectives de la révolution américaine, etc…). Il prétendait seulement fournir le cadre général dans lequel devaient s’insérer de tels documents, dont I’élaboration incombe soit à la direction internationalè d’ici le Congrès Mondial; soit au Congrès Mondiale lui-même, soit aux diverses sections ou groupes régionaux de sections”.

Que tu apelles à la rescousse la tradition marxiste pour te tirer de cettè passe difficile n’est ni honnête pour la tradition, ni très honorable pour toi; même si cette jonglerie (vider de tout sens une résolution éclectique pour en faire un “cadre général”) tepermet de poursuivre ton double jeu.

Si je comprends ton axe de démonstration tout se résume au fait que Favre-Bleibtreu n’ose pas avouer qu’il adopte les positions du C.E.l.! Et tu alignes plusieurs citations de textes collectifs ou personnels d’où se dégage précisément l’idée qui’l n’existe pas de divergences fondamentales sur la nature de la guerre; sa dynamique et que nos positions sur les délais de guerre sont plus correctes que celles, confuses et contradictoires, du C.E.l.

Mais acceptons ta thèse: Bieibtreu est “devenu” d’accord avec le C.E.l., mais il a trop mauvais caractère pour le reconnaitre, Frank et Privas, co-rédacteurs des “annexes” ont bon caractère. Et moi Ernest GERMAIN, qui au mois de janvier donnais mon’ approbation àux “annexes,” je suis une bonne pâte.

Tout cela serait idyllique, et je condamnerais avec toi le mauvais caractère de Favre-Bleibtreu s’il ne s’agissait précisément pas d’autre chose sur quoi tu t’efforces constamment de faire diversion, à savoir: du rôle de la bureaucratie stalinienne dans la paix et dans la guerre, de la nature de la bureaucratie, de la révision par Pablo de la défense de l’URSS, de la nature des PC, et des rapports des PC avec les masses.

Nul mieux que toi ne sait que là réside le désaccord et que notre critique des positions du C.E.I. dans la question de la guerre porte sur les conséquences dans un problème important, de ces tendances révisionnestes sur la question du stalinisme.

Tu le sais si bien qu’au mois de janvier 1951 tu nous fis prendre connaissance au camarade Marin et  â moi-même du projet de tes “10 THESES” sur le stalinisme pour nous convaincre qu’il était inutile d’ouvrir la polémique contre Pablo et son texte “OU ALLONS-NOUS”.

Nous avons pensé avec toi que ces thèses que nous approuvions étaient un redressement, suffisant des manifestations révisionnistès dans le C.E.I. A ta demande nous avons décidé de ne pas entreprèndre cette polémique au cas où les dix thèses seraiènt adoptées par le S.l. comme document fondamental proposé au vote des sections et du Congrès Mondial.

Nous estimions em effet que l’adoption officielle et dans ces formes des 10 thèses par opposition aux tendances, révisionnistes manifestées étaient suseptible d’assurer le redressement en prêservant l’homogénéité de la majorite Internationale.

Et lorsque par manque de fermeté, camarade Ernest GERMAlN, tu te dérobas devant cet eng engagement et que aprè’s des mois où l’on nous a bercé d’iliusions nous combattons contre un danger mortel qui menace notre Internationale, tu te retournes vers nous três cérémonièx , en appelànt manoeuvre l’adoption par nous de ces 10 thèses. J’admets qué la lecture de la résolution par laquelle nous adoptonis tes 10 thèses t’ait produit “une impression fort pénible”. Mais tu ne peux t’en prendre qu’à toi-mêmè si le B.P. du P.C.I. a été amené’ à les adopter en lieu’ et place du S.I. que tu n’as pas réussi à convaincre.

Ce que tu fais aujourd’hui, pour couvrir ton bloc sans principe avec Pablo, nous te l’avons prédit il y a 6 mois lorsque tu nous expliquais qu’il “vaut mieux bien agir qu’avoir raison”. Comme prévu, en renonçant à avoir raison, c’est à dire à lutter courageusement pour tes idées, tu fus contraiI;lt de’ mal agir.

Les erreurs politiques comme celles du Camarade Pablo peuvent se redresser. Mais ruser avec les idées” faire consciemment un bloc sans principe en renonçant à défendre ses idées, faire passer les “combines” d’organisation avant la clarification, c’est un mal très grave qui appelle’ les plus expresses réserves’ sur le “dirigeant” qui en présente les symptômes.

Camaradre Ernest GERMAIN, renonce aux manoevres de diversion, renonce à ton double jeu puéril et irresponsable, exprime et défends tes idées comme nous les défendons nous-même. Il te sera alors beaucoup pardonné pour les erreurs que tu pourrais’ commettre, même si elles dépas-sâient les erreurs additionnées de Pablo et de Bleibtreu.

Marcel Favre (“Bleibtreu”)